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Mortality de Ricky Gervais : « L’autre jour j’ai vu quelqu’un twitter … »

Il y a quelques mois j’avais ici-même rendu compte de l’excellent travail de la chaine « The elephant graveyard » qui permet de réaliser que si la plupart des têtes de gondoles du stand-up peinent désormais à nous arracher le moindre sourire, le spectacle de leur fausse conscience et de leur dissonance cognitive peut toutefois bien nous faire rire à leurs dépens. De ce point de vue, ce qu’il y a d’admirable dans ce nouveau spectacle de Ricky Gervais, c’est qu’il s’y met dès la première minute, dès la phrase d’ouverture même : les plaintes qu’il a reçues à la suite de son dernier spectacle, les réactions sur Twitter, le politiquement correct … les fondamentaux de la grande secte du stand-up quoi. Dans cette théogonie, les humoristes sont, par la seule force de leur ouverture d’esprit et tolérance, les gardes lumineux et angéliques de l’Eden de la liberté d’expression, contre des hordes obscures et anonymes dont les viscères maléfiques leur commandent une haine démente et immodérée de l’humour.

Depuis les tranchées de ce combat incandescent, l’humoriste millionnaire commence dans le premier quart d’heure de ce spectacle par une profession de foi qui préside aux blagues renversantes qui vont suivre, composée de principes qui sont autant de maximes de moraliste de son époque, clairvoyant et subversif (accrochez-vous) :

« La liberté d’expression, c’est vraiment une bonne chose »

« Beaucoup de pays nous l’envient (la liberté d’expression) »

« Avec les réseaux sociaux, les gens prétendent être vertueux, il leur suffit de mettre des drapeaux dans leur bio » (ces citations sont exactes)

En plein milieu de cette récitation, on sent que quelque chose essaie de se faire entendre. Une petite voix, profondément refoulée dans l’inconscient de Gervais, la dernière petite lueur de lucidité que l’aveuglement sectaire n’a pas encore éteinte. Voici ce qu’elle lui fait dire :

« (…) si quelqu’un utilise la liberté d’expression pour dire des trucs horribles, on peut lui répondre des trucs horribles aussi, c’est un système génial en fait »

Aussi petite soit-elle, cette voix menace de faire écrouler tout l’édifice. Car si la liberté d’expression permet de répondre des horreurs aux horreurs, alors tout va bien, ce qu’il décrit depuis le début est un fonctionnement normal de cette liberté d’expression. Il dit ce qu’il dit sans être censuré, les gens lui répondent parfois rudement, tout va bien non ? Non car dans ce cas, il n’y a plus de combat biblique contre de sataniques censeurs, seulement un humoriste vieillissant dont les blagues sont de plus en plus datées et donc critiquées, et ça son esprit (et c’est normal comme nous tous) ne peut l’accepter. Une grosse goutte de sueur a dû couler le long de son dos à ce moment-là, mais les applaudissement du public aidant, la petite voix n’a pas réussi à se faire entendre, elle s’est faite reléguer dans les profondeurs de sa psyché, peut-être à jamais.

Ce spectacle permet sinon de prendre note d’un infléchissement du discours de la secte. Le « politiquement incorrect » est devenu depuis des années une norme artistique par défaut dans le stand-up, c’est le créneau dominant dans l’humour mainstream étasunien. Les résistants du rire ont désormais pour maquis l’oligopole de la tech (netflix, apple etc), et pour allié rien de moins que la Maison blanche, dont le locataire est un compagnon de lutte de la première heure contre la dictature du politiquement correct. Contrairement à la petite voix de la raison, cette réalité est trop imposante pour se contenter de l’ignorer, il faut donc la réinterpréter dans les paramètres de la secte. Voici ce qu’en dit Ricky Gervais :

« Nous avons tenu bon et avons gagné (contre les censeurs) » « we pushed back and won, so fuck them » (phrase d’origine)

Mise à jour salutaire pour ceux qui ne sont pas au fait des derniers développements de la saga : après avoir gagné du terrain pendant de longues années où régnèrent maladies et sécheresse, les forces des ténèbres ont subi au cours des dernières années de sérieuses défaites, du seul fait de l’abnégation miraculeuse des prophètes des scènes et à la seule force de leurs blagues sur les pronoms. Mais, comme ils vous le diront mieux que moi, le combat n’est pas fini pour autant. Il convient de rester sur ses gardes, et pour ce faire les soutenir financièrement.

Tout cela est évidemment admirable, mais ne remplit au final que 15 minutes de spectacle. Qu’en est-il du reste ? Eh bien, entre deux blagues lourdaudes, essentiellement ce que j’appellerais de l’humour de millionnaire indisposé par la plèbe. En temps normal, entre sa villa dans un quartier résidentiel londonien, et les chambres d’hôtels de luxe lors des tournées, le seul contact de Gervais avec les traine-savates et autres pue-la-sueur se limite au virtuel, aux commentaires sur Twitter dont la vulgaire bêtise l’irrite au plus haut point. Cependant, au restaurant ou en avion, les plébéiens pullulent, et il est bien obligé de se les coltiner. Je vous restitue une des blagues qu’il en tire : il est au restaurant, idéalement vide, il peut donc tranquillement dîner avec sa femme. Sauf que le serveur qui s’affaire autour d’eux a la manie de renifler assez bruyamment, laissant peu de doute quant à la nature de la substance visqueuse qui encombre ses voies respiratoires. Courroucé, Ricky refuse l’attitude fataliste que lui signifie son épouse, et choisit, par vengeance, de ponctuer chacun des reniflements d’un « Cunt ! » sans discrétion. Fin de la blague. Hilarité hystérique dans la salle. Les côtes brisés par le rire, trois spectateurs sont évacués d’urgence. On en recrache son pudding. Charles III déclare l’état d’urgence et la Royal Navy est mobilisée.

Toutes ces blagues, ainsi que celles sur les coulisses des Golden Globes, ont pour profond point commun de faire voir leur auteur à son avantage. Fait loin d’être anodin, il a le beau rôle dans toutes ses anecdotes. Il n’est finalement pas étonnant que le genre où il excelle soit le roast. Si celui-ci marchait aussi bien aux Golden Globes, c’est qu’il sapait quelque chose, il écrabouillait la mielleuse bienséance qui a cours dans ce type d’évènements y compris lors des interventions des comiques. Roaster le monde en guise de stand-up ne fonctionne pas car, seul sur scène, la seule chose à saper est soi-même, le discours que l’on construit sur soi et sur le monde dans la vie ordinaire. D’autres l’ont compris, comme Louis CK ou Bill Burr, qui non seulement échappent ainsi à l’enrôlement sectaire du stand-up, mais continuent de produire d’excellents spectacles. Pour cela il faut accepter la part autodestructrice du stand-up car l’humour fonctionne souvent à la destruction, il faut qu’il détruise en nous quelque chose pour que le rire puisse se déclencher. Il est dommage, mais risible, que certains en usent au contraire pour reconstruire leur égo froissé.

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