Cette rencontre entre anciens amoureux après 15 ans ne sera, on le comprend vite, le prétexte d’aucun enjeu scénaristique à déplier. On aurait tort de mettre ça sur le compte d’une ambition réaliste, parce que ce serait comme ça dans la vraie vie, car dans la vraie vie, le rendez-vous, à supposer qu’il y en eût un, n’aurait même pas été honoré. Dans la vraie vie, dans l’hypothèse improbable où on se serait souvenu de cette promesse adolescente, il y aurait sans doute eu le jour même, une intervention du plombier impossible à reporter, le dernier jour d’une promotion à l’hypermarché à ne rater sous aucun prétexte, ou alors, plus vraisemblablement, un cas de et puis quoi encore j’ai plus l’âge pour ces conneries grosse flemme.
On peut donc exclure en toute sérénité l’hypothèse de la vraisemblance. Et à la lumière de la suite, on comprend que si Trueba n’est pas allé au bout de l’artifice scénaristique, c’est parce que tout conflit, toute opposition, toute aspérité, pouvant alimenter un enjeu narratif, sont désamorcés. Il n’y aura pas d’autre horizon que de se lover dans un sentimentalisme mélancolique. Ce qui pose tout de suite un problème : comment traduire ça en scènes dont l’intérêt ne résumerait pas au « non-dit » et au « charme des acteurs » ? En usant d’autres artifices, en l’occurrence de la plus vieille ficelle du genre : la musique comme béquille émotionnelle et narrative. Puisque, en l’absence de tout enjeu, la rencontre au restaurant chinois risque un peu de tourner court, allons au concert du père qui chantera précisement ce que le scénario veut signifier : les amours, les regrets, et ainsi de suite. Et puis allons au bar, dont la musique pop commerciale fera office de sas idéal pour la séquence suivante où une ancienne amie, tel un sphinx opportunément déposé par les dieux, les guidera vers une soirée privée où un jazz joyeux est au programme de l’allégresse scénaristique. Je vous épargne la suite.
Hormis dans la seconde partie, assez insoutenable, où des adolescents débitent des mots d’adultes, les acteurs s’en sortent pas si mal alors qu’ils sont cantonnés dans bien des scènes au « non-dit », et donc à une gêne un peu surjouée et pénible alors qu’on sent au détour d’une expression, d’une réplique, qu’il y aurait bien plus à tirer de ces corps singuliers. Pour cela il aurait fallu filmer des situations concrètes où se manifeste leur amour, leur sentiments, ou quel que soit le nom qu’on donne à ce qui se joue entre eux, ce qui n’est pas l’ambition de Trueba, qui ne fait que reconduire sans humour ou légèreté les éternelles mythologies de l’amour comme idée : le premier amour dont on ne se remet pas, le destin ou pas le destin, la mélancolie de toute chose et de tout le monde … ce qui le situe à l’exact opposé d’un Rohmer chez qui le sentiment amoureux est toujours contingent à un état des choses dont le récit et la mise en scène font justement leur miel, avec toute la distance ironique que ça implique.
Et pourtant, alors qu’il en a disposé pas mal de signes, le film évite de se vautrer totalement dans cette mythologie : la tromperie n’a pas eu lieu, le miracle de Noël non plus, il n’y a pas vraiment de résolution, encore moins de reconquête … cette stratégie d’évitement est à rapprocher à celle du « non-dit » qui a cours dans pas mal de scènes, ou aux quelques références culturelles haut de gamme disséminés ici et là, elle est gage de subtilité par rapport aux comédies romantiques grand public et leurs gros sabots. C’est à celle condition seulement qu’on pourra épancher, dans le bon goût le plus certain, une sensiblerie peut-être un peu honteuse. Il faut bien que la petite bourgeoisie culturelle ait droit, elle aussi, à ses petites bluettes.
