Aller au contenu

Shot Reverse Shot de Radu Jude : les anges gardiens de l’ordre

On le sait (ou pas), Radu Jude sait comme personne inventer les dispositifs les plus excentriques mais in fine les plus justes pour raconter la Roumanie passée et présente. Quel meilleur moyen, en effet, pour représenter l’état d’esprit d’un pays abordant le bonheur capitaliste, qu’un documentaire en found footage de plus d’une heure à partir de pubs télé produites et diffusées dans les années 90, comme il le fit dans « Eight postcards from Utopia » ? Dans ce nouveau court-métrage coréalisé avec l’historien Adrian Cioflâncă, le dispositif est similaire : une succession de photographies réalisées par l’américain Edward Serotta dans les années 1980 en Roumanie, dont il narre lui-même en voix-off les coulisses puis, dans la seconde partie, en contre-champ donc, les photos déclassifiées prises par les agents de la Securitate affectés à sa filature, accompagnées en voix-off également de leurs observations écrites lues par une comédienne, dont la froideur toute communiste du timbre de voix évoque irrésistiblement le film Ninotchka.

La contraste organisé est bien sûr comique. Au récit désintéressé de l’artiste occidental soucieux bien sûr des désagréments matériels de son séjour en terre socialiste mais surtout de la réussite de ses photos, le film superpose la rigidité aussi policière que stalinienne des notations factuelles des agents, exclusivement requises par un objectif de surveillance et de prévention de toute velléité subversive. Ainsi, dans un des contre-champs les plus drôles, une photographie de bouteilles de lait dans la devanture désolée d’une épicerie, captée pour les raisons indécises propres à tout geste d’artiste, échappe à l’entendement des agents de la Securitate qui n’y voient qu’une incongruité, une bizarrerie, qu’on note quand même dans le rapport, en attendant enquête plus approfondie. De la même manière, alors que Serotta photographie une plaque commémorant les victimes d’un pogrom survenu en 1941, les agents s’emploient aussitôt, dans leurs commentaires, à désamorcer la noirceur que cela révèle sur le passé du pays en euphémisant l’ampleur des violences antisémites dans le pays, démarche absurdement zélée dans la mesure où leurs remarques ne sont destinés qu’aux lecteurs déjà « convaincus » que sont leurs collègues de la Securitate.

En creux des notations factuelles et recadrages historiques, les photographies des agents impriment parfois d’étranges contre-champs au récit de Serotta, le captant par exemple s’arrêtant au milieu d’une route, le regard perdu. Sous l’œil facétieux de Jude, elles « font art » au même titre que celles d’un artiste reconnu. S’exprime là de nouveau la proximité du cinéaste avec quelque chose entre le Ready-made et le Pop Art (c’est pas pour rien qu’il a fait Sleep 2) où toute image, pour peu qu’un habile agencement en fasse voir la vérité, peut produire du cinéma. Une vidéo courte, une image IA, une publicité pour machine à laver autant qu’un plan fixe de 40 minutes. Se dessine alors un avenir tout de suite plus ample pour le cinéma qui, au lieu de se retrancher dans une facture parmi d’autres pour mourir, englobe toutes les images vivantes et s’en nourrit à la condition qu’un regard singulier s’y active. En voilà une bonne nouvelle qu’on aurait pas imaginé nous parvenir d’une Roumanie de Ceasescu qu’on prétend pourtant lugubre.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.